À quelques semaines des élections municipales, M. Philippe ORRIÈRE, conseiller municipal de l’opposition à Saint‑Jean‑sur‑Mayenne, a accepté de répondre à nos questions (1). Nous l’avons interrogé sur son expérience au sein du conseil municipal, sur son regard avisé de la gouvernance locale, sur le mandat qui s’achève, ainsi que sur son analyse des événements récents.
Bonjour M. ORRIÈRE, et merci de nous accorder cet entretien.
Bonjour M. GILLET.
Pour celles et ceux qui ne vous connaissent pas encore, permettez-moi de vous présenter. Vous vous appelez Philippe ORRIÈRE, vous habitez Saint‑Jean, vous avez 69 ans et vous êtes actuellement conseiller municipal au sein du groupe d’opposition « Saint-Jean autrement ». Vous êtes entré au conseil municipal en 2022, avec trois de vos colistiers, à la suite de la démission collective des élus de votre groupe (2).
Depuis lors, vous siégez avec assiduité au Conseil ainsi que dans plusieurs commissions municipales, dont la commission Finances.
À l’approche de la fin de la mandature 2020-2026, alors que vous avez incarné une voix indépendante de l’opposition, le paysage politique de Saint‑Jean‑sur‑Mayenne connaît une évolution inattendue.
Le groupe « Saint-Jean autrement » avait engagé, en octobre 2025, un travail en vue de constituer une liste alternative (3) pour les élections municipales de mars 2026, en réponse – peut être – à la candidature surprise du maire sortant (4) et au ralliement opportuniste de Mme DUFROU (5) à sa liste.
Ce projet collectif n’a finalement pas abouti (6) et, avec sa liste « Bien Vivre à Saint Jean », le maire sortant demeure le seul candidat déclaré.
Dans ce contexte, il est intéressant de revenir avec vous sur ces évènements récents et de nous faire partager votre analyse du mandat qui s’achève.
M. ORRIÈRE, je vais être direct et commencer par vous interroger sur l’échec de votre liste alternative.
Et tout d’abord, pourquoi avoir voulu constituer une liste alternative ?
Par cohérence avec notre engagement sur la liste « Saint Jean Autrement » et notre principale revendication de fond, qui est de faire évoluer le mode de fonctionnement de la municipalité vers plus de participation citoyenne, il nous a semblé que c’était l’occasion d’évaluer si les Saint-Jeannais(es) étaient réceptifs à cette proposition d’évolution.
À quel moment avez-vous compris que cette liste ne pourrait pas aboutir ?
Après plusieurs bons retours suite à la parution dans la presse locale de l’article annonçant notre initiative et le recrutement de plusieurs candidats de valeur prêts à s’engager activement, nous avons rencontré plus de personnes soutenant notre action mais ne pouvant pas ou ne voulant pas s’engager. Mi-décembre, notre liste comportait douze personnes, mais nous avons compris qu’à ce rythme et avec un déficit de candidates, il serait difficile de constituer une liste complète.
Est-ce un échec personnel, collectif ou révélateur du contexte local ?
C’est une déception personnelle de constater que nos concitoyens n’aient pas adhéré à notre initiative de participation citoyenne à la vie municipale et un échec collectif, puisque nous n’avons pas su recruter suffisamment de citoyens. Le tout est bien sûr à replacer dans le contexte général de délitement de la démocratie française, de l’échelon national à l’échelon local.
Le maire sortant, M. Olivier BARRÉ, a proposé à vos colistiers ainsi qu’à vous-même de rejoindre sa liste. Avec M. René BARDOU, vous avez décliné cette proposition, tandis que Mme VAN BOURGOGNE et M. Gérard DERBRÉ ont choisi de l’accepter.
Pourquoi avoir refusé la proposition du maire sortant ?
En cohérence avec ma conviction que seule une plus grande participation des citoyens dans la vie municipale pourrait revitaliser la démocratie, les communes devant montrer l’exemple à nos représentants nationaux (dixit M. le Maire).
Quelles conditions auraient pu vous faire changer d’avis ?
Puisqu’il était si content de nous pour notre participation constructive et notre effort de revenir à un climat serein, jusqu’à nous en féliciter nominativement dans son discours lors de la cérémonie des vœux, il n’avait qu’à montrer un signe d’ouverture en ce sens. Ce qu’il n’a pas fait.
Comment réagissez-vous au choix de M. DERBRÉ et de Mme VAN BOURGOGNE de rallier la liste du maire sortant ?
Lorsque nous avons pris la décision de constituer une liste, nous avons convenu qu’en cas d’échec chacun reprendrait sa liberté et ferait son choix personnel. Gérard et Sylvie ont privilégié la continuité de leur engagement comme jusqu’à présent, la seule différence étant le changement de liste.
Et au choix de Mme DUFROU de rallier le maire sortant ?
C’est une conjonction d’intérêts personnels, doublée de contreparties de part et d’autre, puisqu’elle nous a elle-même affirmé avoir exigé de M. le Maire deux postes d’adjoints en échange de son ralliement.
En mars 2022, lors de la démission collective de vos prédécesseurs, ceux-ci avaient dénoncé, dans un courrier (7), un manque de concertation, de coopération et de méthode dans la gouvernance de M. BARRÉ. Cette démission apparaissait alors comme un acte politique fort destiné à contester un mode de gouvernance jugé problématique dans son fonctionnement global, au-delà de simples désaccords de vues.
De votre côté, vous avez également dénoncé, en conseil municipal, une gouvernance jugée opaque, trop centralisée (8).
Quels reproches formulez-vous précisément à l’encontre du Maire ?
Premièrement, son refus obstiné d’essayer de faire évoluer ses pratiques rétrogrades dans la conduite des affaires municipales, alors qu’il a tout à gagner en le faisant pour finir sa carrière de Maire « en beauté ». De son point de vue, pourquoi changer quoi que ce soit par rapport à ce qu’il fait depuis plus d’une décennie, et que cela lui réussit plutôt bien puisqu’il est réélu de mandat en mandat. Et j’attends toujours de sa part une réponse argumentée à la question que je lui ai posée en conseil municipal fin 2023 (9) sur ce qu’il attendait de ses conseillers municipaux, parce que « qu’est-ce que vous voulez que je vous dise » montre qu’il n’en attend pas grand-chose d’autre que lever la main pour approuver les décisions prises en amont avec ses adjoints, sans se préoccuper de l’opinion des citoyens ni des conseillers.
Deuxièmement, l’absence de vision à moyen et long terme, et donc de lignes directrices pour assurer au mieux l’avenir de la commune. Durant les quatre ans de notre mandat et malgré nos propositions répétées, le conseil municipal n’a jamais débattu une seule fois collectivement et de manière structurée de sujets de long terme (par exemple du développement futur de l’habitat, contraint par les nouvelles lois et règlements d’urbanisme, de l’impact de la dénatalité sur le futur des écoles et des services scolaires et périscolaires, idem pour le bien vieillir,…).
Pour terminer, le fait de ne gérer les affaires qu’à court terme sous la pression des événements ou des échéances non anticipées, « le nez dans le guidon », rejaillit négativement sur le traitement des dossiers, ne permettant pas d’anticiper, de procéder à des analyses plus approfondies, de rechercher des solutions alternatives, d’évaluer les impacts des décisions prises à la va-vite, et augmente les risques réglementaires, juridiques et financiers pour la commune (en témoigne la récurrence des recours administratifs), cette pression impactant aussi en cascade le travail des agents administratifs et techniques. C’est d’autant plus dommage que c’est la partie de sa mission qu’il assure le mieux, et de notre avis plutôt bien au quotidien, ceci expliquant peut-être cela (privilégier le mode réaction au mode réflexion).
Je vois la commune comme un bateau sans pilote, donnant le cap et la route à suivre à l’équipage, mais seulement un barreur s’efforçant tant bien que mal, au gré des événements, de maintenir le navire à flot dans le sens du courant.
Que faut-il que le maire change dans ses pratiques pour associer pleinement l’ensemble des conseillers aux décisions prises ?
Ce que nous avons demandé (et partiellement obtenu) depuis le début de notre mandat, c’est-à-dire principalement un partage systématique et complet des informations et communications des citoyens entre tous les membres de l’équipe municipale, un travail collectif (certaines commissions ne fonctionnant plus qu’à deux ou trois membres) plus approfondi dans les commissions pour formuler des propositions (et non pas des décisions) présentées par chaque responsable et arbitrées par le conseil municipal. Il est symptomatique de constater que la seule commission qui ne communique pas de compte-rendus de ses réunions est la commission Finances, dont le responsable est M. le Maire, puisqu’il a décidé, suite à la démission de l’adjointe en charge, de faire office d’adjoint aux finances (10) (l’exemple vient d’en haut, dit-on).
Avez-vous constaté des entorses aux procédures, ou un déficit de concertation avec les habitants ?
Concernant la connaissance d’éventuelles entorses aux procédures, à la réglementation ou à la législation, pas de constat direct, mais postérieurement à leur survenance et principalement par des informations venant de l’extérieur. Pas de volonté délibérée constatée, mais plutôt des erreurs liées au mode de fonctionnement « sous pression ».
Concernant le déficit de concertation avec les habitants, quel plus bel exemple donner que celui ayant conduit à implanter un mât photovoltaïque devant la baie vitrée d’une habitation (11), faute d’avoir informé les habitants du quartier concerné des travaux prévus et d’avoir organisé sur le terrain une réunion de présentation de ceux-ci (une heure suffisait).
Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans l’exercice de votre fonction de conseiller ? et plus généralement quel bilan global tirez-vous de la mandature qui s’achève ?
Expérience très enrichissante intellectuellement, puisqu’il a fallu apprendre et comprendre le fonctionnement de la collectivité communale. De même, relationnellement, puisqu’il a fallu sortir de relations conflictuelles pour revenir à une relation apaisée, permettant de travailler de manière constructive avec l’ensemble des conseillers au service des citoyens. Avec tout de même la frustration de n’avoir pu faire plus, du fait d’être sur une liste minoritaire, mais surtout dans un mode de fonctionnement « étouffant » (surtout après une dizaine d’années de direction d’entreprises).
Comment voyez-vous l’évolution de Saint-Jean lors de la prochaine mandature ?
« La prédiction est un art difficile, surtout quand elle concerne le futur », Niels Bohr (12). Plus sérieusement, compte tenu de l’absence de marge de manœuvre financière pendant les prochaines années, liée à l’endettement contracté pour la rénovation de l’Aquarelle (13), il ne sera raisonnablement peu possible d’effectuer d’investissements conséquents (sauf hausse des impôts locaux (14)). D’éventuels aléas imprévus ou chantiers reportés (muret de soutènement route de la Chaumeraie ou réfection de la rue Maurice Courcelle pour remplacement de canalisations, sans parler de l’ex-propriété Faucheux, par exemple) pourraient compliquer la situation.
Mon opinion est que, faute de moyens d’action, c’est l’occasion d’entamer des réflexions et études préalables sur des projets à mener sur la mandature suivante, de manière à constituer un réservoir de projets pouvant être lancés dès que la situation financière et les opportunités de subventions et de financements le permettront.
M. ORRIÈRE, récemment, une recomposition de la vie politique locale est intervenue. Une élue de l’opposition a rejoint le groupe majoritaire du maire, et trois adjoints sur quatre ont annoncé qu’ils ne se représenteraient pas lors des prochaines élections municipales.
Comment interprétez-vous le fait que plusieurs adjoints ne repartent pas avec le maire sortant ?
J’ai interrogé certains d’entre eux, ainsi que des conseillers ne se représentant pas. Il en ressort que la majorité de ceux qui arrêtent n’ont pas voulu faire « le mandat de trop », dont la plupart des voix « indépendantes » de la liste majoritaire. Cela me semble symptomatique du mode de fonctionnement en usage depuis trop longtemps.
La majorité sortante est-elle fragilisée ou renforcée par ces départs ?
Compte tenu du nombre de non-partants, ce n’est peut-être plus une majorité, et en tout cas moins absolue qu’actuellement. Il est à souhaiter que le nombre conséquent de nouveaux conseillers redynamise la municipalité et son chef de file.
Pour conclure M. ORRIÈRE,
Quel message adressez-vous aujourd’hui aux électeurs qui espéraient une alternative ?
Que ceux qui ont choisi de rester spectateurs ont manqué une seconde opportunité. Le meilleur moyen d’obtenir du changement n’est pas de compter sur les autres, mais de décider d’en être soi-même acteur.
Envisagez-vous un rôle particulier dans la prochaine campagne ou le prochain mandat ?
Dans sept ans, ma carrière sera derrière moi (si elle ne l’est pas déjà) ! Mais dans l’intervalle, je soutiendrai toute initiative citoyenne et participative (sans abandonner notre épicerie associative, citoyenne et participative, elle aussi).
Une toute dernière question M. ORRIÈRE,
Pourquoi avez-vous acceptez de participer à cet entretien ?
Pour apporter un éclairage complémentaire aux informations succinctes parues dans la presse locale et à mon témoignage sur le fonctionnement du conseil municipal, méconnu par un grand nombre de citoyens.
M. ORRIÈRE, merci d’avoir accepté mon invitation et d’avoir répondu à cet entretien.
Notes
(1) Cet entretien a été réalisé à distance, entre le 14 et le 27 février. Les questions ont été adressées par écrit à M. Philippe ORRIÈRE, qui y a répondu par écrit. L’ensemble a ensuite été mis en forme sous forme d’entretien, puis soumis à relecture et validation avant publication.
(2) Voir l’article du Blog de Saint-Jean « Mandature 2020-2026, la ronde des démissions des élus locaux », et plus particulièrement le paragraphe « Qu’en est-il des démissions d’élus à Saint-Jean ? ».
(3) Voir l’édition en ligne de Ouest-France du 18 octobre 2025 « Saint-Jean-sur-Mayenne. Ils préparent une liste pour les municipales ». ( L'article de Ouest-France40.68 Kio).
Voir aussi l’article du Blog de Saint-Jean « Les élections municipales de 2026 Acte II scène II ».
(4) Voir l’édition en ligne de Ouest-France du 11 juillet 2025 « Après avoir renoncé, le maire de Saint-Jean-sur-Mayenne choisit de briguer un nouveau mandat ». Voir aussi l’article du Blog de Saint-Jean « Les élections municipales de 2026 Acte II ».
(5) Lors des élections municipales de 2020, Mme Virginie DUFROU, alors conseillère municipale sortante, n’a pas été reconduite sur la liste conduite par le maire sortant, M. Olivier BARRÉ. Elle a alors, avec un autre conseiller municipal sortant M. Fabrice HÉMERY, constitué sa propre liste d’opposition, « Saint-Jean avec vous », et s’est présentée face au maire sortant. Arrivée en troisième position à l’issue du scrutin, elle a été la seule élue, de sa liste, au conseil municipal.
Voir l’édition en ligne de Ouest-France du 18 octobre 2019 « Municipales 2020. À Saint-Jean-sur-Mayenne, deux conseillers municipaux lancent leur propre liste » ( L'article de Ouest-France1.86 Mio).
Depuis lors, Mme DUFROU siégeait au sein du groupe d’opposition « Saint-Jean avec vous », jusqu’à son élection au poste de deuxième adjointe au maire en octobre 2025.
Voir le conseil municipal du 2 octobre 2025, délibération 2025-36 « Élection d’un nouvel adjoint au maire à la suite d’un décès ».
(6) Voir l’édition en ligne de Ouest-France du 12 février 2026 « Municipales 2026 : à Saint-Jean-sur-Mayenne, a priori, il n’y aura qu’une seule liste » ( L'article de Ouest-France90.87 Kio).
Voir aussi l’article du Blog de Saint-Jean « Les élections municipales de 2026 Acte III Le dénouement ».
(7) Voir le document de « Saint-Jean autrement » Démissions collectives319.4 Kio.
(8) Voir les questions orales de M. ORRIÈRE des conseils municipaux des 28 septembre et 9 novembre 2023 sur la fiche questions orales de l’année 2023.
(9) Voir le fichier audio du conseil municipal du 9 novembre 2023, à partir de 01:01:10, et le fichier audio du conseil municipal du 28 septembre 2023, à partir de 01:01:57.
(10) En 2022, lors de la démission de Mme Valérie BOUGEANT de son poste d’adjointe aux Finances, celui-ci a été supprimé. C’est M. le maire qui, déjà président de droit de cette commission, en est devenu l’unique responsable. Voir le procès-verbal pages 3 et 4, du Conseil municipal du 3 février 2022.
(11) Voir le procès-verbal du conseil municipal du 30 avril 2024, page 12.
Cet habitant de Saint-Jean, qui n’est autre que M. Frédéric MORIN, conseiller municipal d’opposition de 2020 à 2022, ne fut décidément pas épargné : lors d’un conseil municipal en 2021, il constata que sa maison était annoncée comme étant en vente et mentionnée parmi les décisions de renonciation au droit de préemption prises par M. le maire.
Il s’agissait, bien évidemment, d’une erreur.
Voir le fichier audio du conseil municipal du 11 mars 2021, à partir de 00:10:29.
(12) Niels Bohr (1895-1962), physicien danois, prix Nobel de physique.
(13) Pour la rénovation de l’Aquarelle, la municipalité a eu recours à des emprunts massifs en 2025 :
• 140 000 € sur 24 mois, à taux fixe de 2,87 % ( délibération 2025-28457.64 Kio du conseil municipal du 19 juin 2025).
• 660 000 € sur 20 ans, à taux variable indexé sur le Livret A à 2,30 % à la signature
( délibération 2025-39493.8 Kio du conseil municipal du 02 octobre 2025).
(14) Le 5 mars prochain, lors de la dernière séance du conseil municipal de la mandature 2020-2026, une délibération portant sur l’adoption des taux de la fiscalité directe locale pour l’année 2026 sera inscrite à l’ordre du jour. Voir conseil municipal du 5 mars 2026.